Le mariage précoce, une réalité au Tchad

Mariée à bas âge, la jeune fille dont je parle dans cet article n’a jamais gouté le bonheur de la vie conjugale. Aujourd’hui elle ne garde de ce mariage que les mauvais souvenirs.

Elle se souvient encore du jour où sa mère est venue lui annoncer la nouvelle de son mariage avec l’ami de son père, la cinquantaine, époux de deux autres femmes. Elle avait 14 ans révolus. « L’ami de ton père est un homme riche, responsable, généreux avec tous les membres de notre famille. Il fait partie de notre famille. Tu n’as rien à craindre… » Rassure la maman à sa fille, les larmes aux yeux ; une façon de la convaincre. Elle lui parle comme si elle a d’autre choix que d’accepter cette proposition, disons plutôt cette imposition. En effet, la gentille mère a essayé de s’imposer à ce mariage parce que sa fille est encore petite mais en vain. Le Chef de famille, le décideur a décidé. Trêve de la discussion. Il ne cherche que le bonheur de sa fille. En tout cas c’est ce qu’il pense… il a seulement oublié que c’est un mariage précoce.

Le mariage est célébré, la fille a eu quelques conseils de la sa mère et de ses tentes avant de rejoindre son foyer où l’attend une autre vie : la vie conjugale. Je m’en passe de détails et des difficultés que la jeune mariée a rencontré la nuit de noce, au cours de la « vie conjugale » et avec ses coépouses. Parce que ce n’est le but de cet article.

Le troisième mois suivant la noce, la jeune femme ne voit pas ses règles (aménorrhée) et commence à avoir de la nausée, hyper sialorrhée (elle crache partout), vertige et asthénie physique (fatigue). En notre terme, on parle des « signes sympathiques de la grossesse ». Elle porte en elle un bébé. Et c’est la fierté du mari et de toute la famille. Le ventre pousse peu à peu, la jeune femme surmonte tout grâce aux conseils de sa maman. Elle est enceinte, elle frôle les 15 ans, elle n’était jamais amenée dans une structure sanitaire pour des consultations prénatales (CPN). C’est une grossesse non suivie.

La grossesse est à terme. Ce jour, la future fille-mère commence à avoir des douleurs lombo-pelviennes à type des contractions utérines (parlons simple : elle a mal au ventre) depuis le matin. Les vieilles du village se regroupent autour d’elle et l’accoucheuse traditionnelle fait son travail de tout le temps pour accouchée la fille. La situation n’est si facile que cela. Malgré ses années d’expériences, l’accoucheuse la plus réputée de la zone échoue aujourd’hui. Après deux jours de tentatives, tout le monde décide de l’amener au centre de santé qui se trouve à 9 Km du village. Après examen, le responsable du centre l’évacue d’urgence à l’hôpital pour travail prolongé sur bassin limite. Au fait, le bassin de la jeune femme n’est pas encore développé, n’est pas encore prêt pour porter une grossesse. On parle de « disproportion fœto-pelvienne », toujours en notre terme.

A l’hôpital, elle était prise en urgence au bloc opératoire. Elle a subi une césarienne. Les chirurgiens sort un mort-né de 3500 grammes. Ce n’est pas tout. Etant donné que la tête de l’ « enfant » a compressé la vessie de la « mère » contre les os du bassin durant longtemps, certains tissus se sont nécrosés et la fille a alors connu une fistule vésicale. C’est-à-dire, les urines coulent par le vagin (excusez-moi le terme) et à tout moment, continuellement, sans contrôle. Le personnel a expliqué la situation à la famille et la fille doit subir une autre opération chirurgicale par un spécialiste de réparation de fistule.

Ayant appris la nouvelle, le mari de la malade fait entendre à ses beaux-parents qu’il est désolé et qu’il ne peut pas rester avec une femme qui ne peut pas retenir ses urines. Il la divorce alors qu’elle dans la salle de réveil. La fistule est réparable mais ce n’est pas son problème. « Il est riche, responsable, respecté… » Se rappellent les parents. Rien ne peut l’empêcher d’aller épouser une autre. De quel âge ? Dieu seul sait. La mère, pleurant, accuse le père qui semble avoir un regret pour ce qu’il a fait. Mais à quoi bon ?

Elle se souvient encore de tout cela parce que maintenant c’est fini pour elle. Réparée deux fois (après échec), elle continue toujours par boiter car la compression a lésé le nerf sciatique et aucun homme ne veut d’elle.

L’âge prévu pour le mariage au Tchad est 18 ans, beaucoup de fille sont données en mariage avant 15 ans au vu et au su de tout le monde, les conséquences sont là, connues de tous, les auteurs/contrevenants ne sont pas punis … la pratique continue et ce sont nos sœurs qui encaissent.

Le village des femmes de l’Hôpital Régional d’Abéché qui prend en charge les malades de fistule obstétricale a réparé des centaines de femmes depuis sa création en 2008. Aujourd’hui, une vingtaine de femmes attendent à être opérée.

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Hassan Abdoulaye
Hassan Abdoulaye Hassan, Tchadien, journaliste dans une radio communautaire, artiste-comédien, promoteur culturel, Infirmier Diplômé de l'État.

Commentaire (1)

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